« Tempête sur Bangui » : une BD pour ne pas oublier la Centrafrique

« Tempête sur Bangui » : une BD pour ne pas oublier la Centrafrique

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Témoignage. Didier Kassaï, Centrafricain, entame une série de trois albums qui racontent la violence de la guerre, avec distance et humour. Sur l’image du haut, on distingue des hommes, mains sur la tête, marcher, une kalachnikov pointée dans le dos. Les cocotiers se détachent dans le ciel crépusculaire, le phare jaune d’une jeep éclaire le centre de la vignette. La scène se déroule à Bangui, la capitale de la Centrafrique, et la bande dessinée évoque les pillages quotidiens qui émaillent le conflit. Un militaire au brassard Seleka passe un coup de fil, préoccupé. Dans l’image suivante, un homme lui saisit la main, éperdu de reconnaissance parce qu’il vient de lui sauver la vie. « En fait… Euh… Z’avez le « gombo » pour ce travail ? », lui répond le militaire, qui exige sa récompense. Et, sur la page suivante, devant le civil interloqué : « Croyez-vous qu’on prend tout ce risque pour rien ? » C’est la scène préférée de Didier Kassaï, le dessinateur, qui éclate de rire en tournant les pages de « Tempête sur Bangui » : « Eh oui, à l’époque, les gens appelaient les Séléka qui donnaient leur numéro de portable comme un numéro vert ! » Pas gratuitement, de toute évidence.

Des croquis, support de journalisme social
Premier tome d’une série de trois, la bande dessinée évoque la période s’étendant de décembre 2012 à mai 2013. A l’époque, la République centrafricaine vit les derniers moments du deuxième mandat du Président François Bozizé. Le 10 décembre 2012, des factions hostiles à ce général arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 2003, rassemblées sous le nom de Seleka (« la coalition », en langue sango), lancent des combats dans le nord. Elles marchent ensuite sur Bangui. L’armée cède, des milices se créent dans la capitale, livrée à elle-même. « A l’époque, la FOMAC, la force africaine, n’intervenait pas du tout pendant les attaques. Et les 580 Français restaient dans la zone de l’aéroport », rappelle Kassaï. Lui, qui dessine pour des ONG et a un contrat pour un livre jeunesse se retrouve soudain au chômage, quand les expatriés quittent le pays. « Alors je me suis mis à faire du journalisme social. Je réalisais des croquis que je postais sur Facebook pour informer de ce qui se passait. J’étais présent lors de certains événements, d’autres sont des informations entendues sur RFI ou à la radio locale, ou des témoignages que j’ai vérifiés », explique-t-il.

Des croquis pour faire une bande dessinée
Plus tard, il décide de regrouper ses croquis pour en faire une bande dessinée. Cela donne une suite de situations, d’anecdotes parfaitement représentatives du chaos banguissois. « Le fil conducteur, c’est moi, j’en profite aussi pour représenter mon quartier », reconnaît Kassaï, celui de Gobongo. Il n’y avait qu’un Centrafricain pour reproduire l’accent local (« Volères de voitires ! »), les panneaux publicitaires ou les noms des échoppes (« Le cocotier ciné-vidéo », « Pharma-boutique Grâce divine »…) « J’ai mis un peu d’humour pour ne pas stresser le lecteur, il n’y a pas que les tueries à Bangui », appuie Kassaï. A côté des scènes d’exécutions arbitraires que les Sélékas prennent en photos et des pillages devenus banals, on danse dans les maquis, on palabre dans la rue et on avale des litres de bière.
Le tome 2 traitera de la fin 2013, jusqu’à la fin 2014, avec l’arrivée de la force Sangaris et la constitution des milices Antibalas, « le moment le plus chaud de la crise ». Et le troisième, qui s’étendra jusqu’à la période actuelle, montrera le côté confessionnel de la guerre. Les événements récents inquiètent Kassaï, dont la famille est restée à Bangui. « On n’arrivera à rien si on ne commence pas par désarmer, les gens ont gardé les armes et la haine, il y a des violences et des règlements de compte tous les jours », martèle-t-il. Grâce à lui, la guerre sort de la litanie des conflits africains sans visage, elle devient aussi colorée que brutale, aussi incompréhensible que concrète.

« Tempête sur Bangui », Didier Kassaï, La Boîte à bulles, 24 euros, 154 p.

Africatime

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